Le voguing, ou l’art de marcher comme si le monde t’appartenait

Quand la piste de danse devient un acte de résistance — et que tes bras font des trucs que même ton kiné ne comprend pas.


Tu as peut-être découvert le voguing dans un clip de Madonna. Ou dans une vidéo TikTok où quelqu’un fait des trucs physiquement impossibles avec ses poignets. Ou peut-être que tu n’en as jamais entendu parler et que tu te demandes pourquoi on écrit un article sur une danse de magazine de mode.

Spoiler : c’est tellement plus que ça.


D’où ça vient, cette histoire ?

Le voguing naît dans les années 1960, dans les ballrooms de Harlem, à New York. Pas les salles de bal avec des lustres et des petits fours — plutôt des salles communautaires où des personnes noires et latinos, majoritairement trans et queer, inventent un espace à elles. Un espace où elles peuvent être fabuleuses dans un monde qui voudrait les rendre invisibles.

Le nom vient du magazine Vogue. L’idée de départ ? Reproduire les poses des mannequins avec une intensité et une grâce que la mode n’aurait jamais osé imaginer. Les danseuses ont pris les codes de la haute couture et les ont retournés comme une crêpe. Vous ne voulez pas de nous sur vos podiums ? On va créer les nôtres, et ils seront mille fois plus spectaculaires.

Les Houses : la famille qu’on se choisit

Au cœur de la culture ballroom, il y a les Houses — des familles choisies, dirigées par une “Mother” ou un “Father”. House of LaBeija, House of Xtravaganza, House of Ninja… Ces noms te disent peut-être rien, mais ces maisons ont littéralement sauvé des vies.

Quand ta famille biologique te met dehors parce que tu es trans, quand la rue devient ton quotidien, quand personne ne veut de toi — ta House te recueille. Elle te nourrit, t’héberge, t’apprend à marcher la tête haute. Et accessoirement, elle t’apprend à slayer une catégorie en ball.

Ça te rappelle quelque chose ? À La Matronne aussi, on croit dur comme fer que la famille, c’est pas forcément celle qui partage ton ADN. C’est celle qui partage ton apéro du jeudi.

Les catégories : y en a pour tout le monde

Un ball, c’est pas juste de la danse. C’est une compétition avec des dizaines de catégories :

  • Vogue Femme — la quintessence : bras fluides, duckwalks, dips et death drops qui défient la gravité (et le bon sens orthopédique)
  • Old Way — le style originel, poses angulaires, lignes nettes, précision chirurgicale
  • New Way — contorsions, flexibilité extrême, bras qui semblent n’avoir aucune articulation
  • Runway — tu marches. C’est tout. Mais tu marches comme si chaque pas reconfigurait l’espace-temps
  • Realness — l’art de “passer pour” : femme cis, homme d’affaires, mannequin… une catégorie qui interroge les normes de genre avec une ironie mordante
  • Face — juste ton visage. Tes expressions. Ton attitude. Et si tu crois que c’est facile, essaie de servir du “visage” devant ton miroir sans avoir l’air d’avoir une crampe

Chaque catégorie est jugée sur la performance, l’originalité, le look et surtout le cran. Parce que monter sur un floor en ball, c’est se mettre à nu. Littéralement parfois.

Madonna, Pose, et le problème de la récupération

En 1990, Madonna sort Vogue. Le titre explose. Le monde entier découvre le voguing. Et la communauté ballroom se retrouve face à un dilemme qui n’a toujours pas été résolu : la visibilité, c’est bien. La récupération, beaucoup moins.

Willi Ninja, José Xtravaganza et d’autres danseur·euse·s de ballroom ont chorégraphié le clip et la tournée Blond Ambition. Leur talent a été reconnu ? Un peu. Rémunéré justement ? Pas vraiment. Crédité ? Rarement.

Depuis, la série Pose (2018-2021) a remis les choses en perspective. Produite et jouée en grande partie par des femmes trans noires et latinos, elle raconte l’histoire de la scène ballroom des années 80-90 — avec le VIH, la transphobie, la précarité, mais aussi la joie immense d’exister ensemble. Si tu ne l’as pas vue, c’est ton devoir de membre de La Matronne de rattraper ça. Marina te jugera sinon.

Et en France, alors ?

La scène ballroom française existe et elle est vivante. Paris a ses balls réguliers, Lyon aussi, et ça commence à bouger à Toulouse. Des Houses françaises comme la House of UltraOmni, la House of Mizrahi Paris ou la House of LaDurée (oui, comme les macarons, et c’est magnifique) forment et accompagnent des vogueur·euse·s.

Des ateliers de voguing se multiplient dans les MJC et les studios de danse. L’idée n’est pas de “folkloriser” une culture noire et queer pour en faire un cours de fitness — c’est de transmettre l’histoire en même temps que les moves. Parce qu’un duckwalk sans contexte, c’est juste une marche bizarre en position accroupie. Un duckwalk avec son histoire, c’est un acte de fierté.

Pourquoi ça nous concerne, nous, à La Matronne ?

Parce que le voguing, c’est l’histoire de notre communauté. C’est l’histoire de personnes trans, noires, latinos, rejetées par la société, qui ont transformé leur douleur en art. Qui ont créé de la beauté là où on ne leur laissait que de la violence.

C’est aussi une leçon de confiance en soi assez magistrale. Le voguing t’apprend que ton corps — quel qu’il soit, d’où qu’il vienne, où qu’il en soit dans sa transition ou pas — est capable de choses extraordinaires. Que l’élégance n’appartient à personne. Et que la grâce, ça se travaille, mais surtout, ça se revendique.

Et puis soyons honnêtes : qui n’a jamais rêvé de savoir faire un death drop en soirée ? (Ne le fais pas sans échauffement. Sérieusement. On n’a pas les moyens de payer l’ambulance.)


La prochaine fois que tu verras quelqu’un voguer — dans une vidéo, dans la rue, ou un soir à La Matronne si on organise un atelier (on y pense, on y pense…) — rappelle-toi d’où ça vient. Des salles de bal de Harlem. De personnes qui n’avaient rien, sauf leur corps et leur fierté.

Et qui en ont fait quelque chose d’inoubliable.


À La Matronne, on ne sait pas encore tous·tes voguer — mais on sait marcher la tête haute. Les jeudis de 14h à 19h et les samedis à partir de 22h, au 12 rue François Verdier, Plaisance-du-Touch. Viens poser. 💜

📷 Photo : “Voguing Masquerade Ball” par S Pakhrin, CC BY 2.0 — Wikimedia Commons

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